Une BD à dévorer d’urgence : La passion de Dodin-Bouffant, par Mathieu Burniat

« La cuisine est une œuvre qui veut beaucoup d’amour »

Passion de Dodin-Bouffant (La)

Dans ma bibliothèque il y a beaucoup de livres. De grands romans, étrangers souvent, des polars, des essais. Et bien sûr des livres de cuisine. Pas seulement des livres de recettes. J’aime aussi les livres qui parlent de cuisine et de gourmandise. Dans mon Panthéon de livres de cuisine il y avait évidemment la Physiologie du goût de Brillat-Savarin et le Dictionnaire d’Alexandre Dumas, mais pas encore de bande dessinée. C’est chose faite.

Vous aviez probablement vu passer la BD de Christophe Blain, autour d’Alain Passard. Vous aviez certainement partagé avec l’auteur sa litanie de « Oh » et de « Ah » de béatitude et d’admiration. Il en sera de même, et bien plus, avec La passion de Dodin-Bouffant, une BD dont je viens de terminer la lecture en avant-première.

Voici l’adaptation du roman culte de Marcel Rouff, La vie et la passion de Dodin-Bouffant, gourmet (paru en 1924), par un jeune belge très talentueux (et sans doute nourri d’autres choses que de frites et de fricadelles). Mathieu Burniat réussit fort élégamment l’exercice ardu de parler gastronomie en bande dessinée, tant il est difficile de retranscrire les odeurs et les saveurs sur papier (bouffant, cela va sans dire, haha).

Empruntant son style aussi bien à Blain qu’à Daumier, l’auteur raconte avec délice et brio l’histoire de ce fin gourmet inspiré de Curnonsky, dont Marcel Rouff était l’ami.

Maître dans l’art culinaire, roi incontesté de la purée de soubise et de l’ortolan juste rôti au citron, Dodin Bouffant partage sa passion avec trois fidèles compagnons et sa talentueuse cuisinière, Eugénie Chatagne. La disparition prématurée de celle-ci l’oblige à partir en quête d’une nouvelle perle rare. Sa rencontre avec Adèle, fille de l’père Pidou, pourrait bien changer sa vie…

Si on croise des notables doublés de fines gueules, des angelots nageant avec délectation dans le potage, des princes d’Eurasie et des secrétaires poudrés en chemise à jabot, on y trouve aussi de la gouaille, du bon sens terrien, de la sincérité et beaucoup d’amour.  Et à force de voir tournoyer des pot-au feu, des Saint Marcellin aux morilles et des lapereaux farcis au foie gras, on s’oblige à refermer le livre alors que s’ouvre (grandement) notre appétit.

Voilà une bande dessinée qui vous donne envie de manger mais aussi d’aimer. Mais n’est-ce pas un peu la même chose ?…

La passion de Dodin-Bouffant par Mathieu Burniat
Préface de François-Régis Gaudry
Parution le 3 octobre 2014 aux Editions Dargaud
17.95€

Dodin-Bouffant, un pot-au-feu et une altesse (extrait)
Il arriva enfin, ce redoutable pot-au-feu, honni, méprisé, insulte au prince et à toute la gastronomie, le pot-au-feu Dodin-Bouffant, prodigieusement imposant, porté par Adèle sur un immense plat long et que le cordon bleu tenait si haut au bout de ses bras tendus que les convives, anxieux, n’en aperçurent rien tout d’abord. Mais quand il fut posé avec effort et précaution sur la table, il y eut plusieurs minutes de réel ahurissement. Le retour au sang-froid de chacun des convives se manifesta suivant des réactions et des rythmes personnels. Rabaz et Magot mentalement se morigénaient d’avoir douté du Maître ; Trifouille était pris d’un saisissement paniqué devant tant de génie ; Beaubois tremblait d’émotion ; quant au prince d’Eurasie, son sentiment oscillait entre le noble désir de faire duc Dodin-Bouffant, comme Napoléon voulait faire duc Corneille, une envie furieuse de proposer au gastronome la moitié de sa fortune et de son trône pour qu’il consentît à prendre la direction de ses fêtes, l’énervement de recevoir une leçon qui était cette fois parfaitement limpide et la hâte d’entamer la merveille qui étalait devant lui ses promesses et ses enivrements.

Le pot-au-feu proprement dit, légèrement frotté de salpêtre et passé au sel, était coupé en tranches et la chair en était si fine que la bouche à l’avance la devinait délicieusement brisante et friable. Le parfum qui en émanait était fait non seulement de suc de bouf fumant comme un encens, mais de l’odeur énergique de l’estragon dont il était imprégné et de quelques cubes, peu nombreux d’ailleurs, de lard transparent, immaculé, dont il était piqué. Les tranches, assez épaisses et dont les lèvres pressentaient le velouté, s’appuyaient mollement sur un oreiller fait d’un large rond de saucisson, haché gros, où le porc était escorté de la chair plus fine du veau, d’herbes, de thym et de cerfeuil hachés. Mais cette délicate charcuterie, cuite dans le même bouillon que le boeuf, était elle-même soutenue par une ample découpade, à même les filets et les ailes, de blanc de poularde, bouillie en son jus avec un jarret de veau, frotté de menthe et de serpolet. Et pour étayer cette triple et magique superposition, on avait glissé audacieusement derrière la chair blanche de la volaille nourrie uniquement de pain trempé de lait, le gras et robuste appui d’une confortable couche de foie d’oie frais simplement cuit au chambertin. L’ordonnance reprenait ensuite avec la même alternance, formant des parts nettement marquées, chacune, par un enveloppement de légumes assortis cuits dans le bouillon et passés au beurre ; chaque convive devait puiser d’un coup entre la fourchette et la cuillère le quadruple enchantement qui lui était dévolu, puis le transporter sur son assiette.

Subtilement, Dodin avait réservé au Chambolle l’honneur d’escorter ce plat d’élite. Un vin uni aurait juré avec quelqu’une des parties qui le composaient; le Chambolle nuancé, complexe et complet, recelait dans son sang d’or rose assez de ressources pour que le palais y pût trouver à temps, suivant la chair dont il s’imprégnait, le ton nécessaire, la note indispensable. Le psychologue profond avait parfaitement calculé son effet; ces âmes raffinées dégustaient une double allégresse ; elles étaient délivrées du noir souci qui les obsédait et l’exaltation des sens leur apportait l’épanouissement joyeux de ce régal inattendu. Les chaînes de l’angoisse tombaient définitivement à cette heure précise où la chaleur et la vertu des vins inclinaient à la vie pleine et à l’abandon. Maintenant, l’ardeur intime se donnait libre cours. Plus d’ombres. On était rassuré. On pouvait en toute béatitude se livrer au plaisir de savourer et à cette douce amitié confidente qui sollicite les hommes bien nés à la fin des repas dignes de ce nom.
Le prince avait compris, certes ; mais l’honneur était sauf. Bien mieux, il pourrait désormais dans les cours conter aimablement l’aventure aux souveraines, ses ordinaires voisines de table, et affirmer, sans crainte d’être démenti, qu’il avait dégusté le plus prodigieux pot-au-feu qu’on puisse imaginer.

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